Notre-Dame des Sept Douleurs de Longtain
Une église née de la ville industrielle, devenue Le Temple et lieu culturel de Burbuja De Amor.
À La Louvière, un témoin du grand essor urbain du début du XXe siècle
Au 16 rue Augustin Mathy, dans le quartier de Longtain à La Louvière, se dresse une ancienne église de brique dont l’histoire accompagne plus d’un siècle de transformations sociales, religieuses et urbaines. Construite au début du XXe siècle pour une population en pleine croissance, Notre-Dame des Sept Douleurs a traversé l’époque industrielle, connu plusieurs campagnes de transformation, accueilli une vie paroissiale et sociale active, puis une longue sortie du culte avant d’être reconvertie en lieu culturel.
L’édifice appartient à une période très particulière de l’histoire louviéroise. La commune de La Louvière n’avait été créée qu’en 1869 et son développement, porté par les charbonnages, la sidérurgie, les verreries et les industries du bassin du Centre, avait entraîné en quelques décennies une expansion démographique considérable. Les anciens hameaux et quartiers ouvriers furent progressivement intégrés à une agglomération nouvelle, et cette croissance imposa la création rapide d’équipements publics, d’écoles et de paroisses.
Le début du XXe siècle voit ainsi s’élever plusieurs églises presque simultanément : le Sacré-Cœur de La Croyère en 1902, Saint-Antoine de Bouvy et Notre-Dame des Sept Douleurs de Longtain en 1903, le Sacré-Cœur de Besonrieux en 1904, Sainte-Barbe à Bois-du-Luc en 1905. Le travail patrimonial de René Popeler, repris par le Centre interdiocésain du patrimoine et des arts religieux, date l’église de Longtain de mars 1903.

Hector Leborgne, architecte d’une église néogothique de quartier
La conception de l’église revient à Hector Leborgne, architecte établi à Gilly. Son intervention est confirmée par l’histoire de l’église du Sacré-Cœur de Besonrieux : les plans de cette dernière furent dressés en 1903 par Hector Leborgne, « le même [qui] dessina l’église Notre-Dame des Sept Douleurs à Longtain ».
Le parti architectural est caractéristique des petites églises néogothiques construites dans les quartiers industriels belges au tournant du siècle. La brique constitue le matériau dominant. La composition est simple, lisible et économique : une nef unique rythmée par plusieurs travées, de hautes baies à arc brisé, un chœur nettement individualisé et une tour-clocher qui donnait autrefois à l’édifice une silhouette plus élancée encore.
La comparaison explicitement faite à l’époque avec l’église de Besonrieux permet de restituer plusieurs caractéristiques du projet : une nef unique de cinq travées et une couverture intérieure en arc brisé surbaissé, traitée en bois peint. Le néogothique employé ici ne cherche pas la monumentalité des grandes églises urbaines ; il transpose le vocabulaire médiéval dans un bâtiment paroissial fonctionnel, adapté à un quartier populaire.
Les photographies anciennes montrent également une tour carrée coiffée d’une haute flèche pyramidale. Ce clocher constituait l’un des principaux repères verticaux du quartier de Longtain.
Une cloche de 610 kilos
Quelques années après la construction, l’église reçoit sa cloche.
L’inventaire de l’Association campanaire de Wallonie mentionne pour Longtain, en 1906, une cloche de 610 kg.
Cette donnée correspond presque exactement à un dossier conservé aux Archives de l’État dans le fonds de la célèbre fonderie de cloches Causard-Slégers de Tellin :
Le rapprochement entre le dossier de fonderie de 1905-1906 et la cloche recensée à Longtain en 1906 est particulièrement solide. L’examen matériel du dossier permettrait probablement d’en préciser le diamètre, la note, les inscriptions, le commanditaire et les conditions de fabrication.
Cette cloche traversera toute l’histoire du bâtiment jusqu’à sa mise en vente au XXIe siècle (2024).
Une première restauration dès 1931
Moins de trente ans après son édification, Notre-Dame des Sept Douleurs fait déjà l’objet de travaux suffisamment importants pour être soumis à la Commission royale des Monuments et des Sites.
Dans son bulletin de 1931, la Commission mentionne explicitement :
Elle demande que les règles de l’architecture et du style de l’édifice soient « minutieusement observées » pendant les travaux.


Un intérieur qui s’enrichit et se transforme
Comme beaucoup d’églises paroissiales, l’intérieur de Longtain ne constitue pas un état figé datant de 1903. Décors, statues et aménagements ont évolué au cours du XXe siècle.
Deux ensembles sont particulièrement remarquables.
Sur un côté de la nef subsiste une grotte artificielle réalisée en ciment, destinée autrefois à recevoir des statues de dévotion mariale. Cette installation existe déjà sur les photographies réalisées en 1972.
Le chœur est dominé par un grand Calvaire composé de quatre personnages grandeur nature : le Christ en croix, la Vierge, saint Jean et une figure féminine agenouillée, probablement Marie-Madeleine. Les statues sont intégrées dans un décor de fausse rocaille.
Ce groupe n’appartient pas à l’aménagement originel de 1903. Son histoire, particulièrement singulière, conduit à quelques kilomètres de Longtain, vers l’ancien Institut Notre-Dame de la Compassion de Jolimont. La comparaison avec les cartes postales anciennes permet d’identifier ce groupe comme l’ancienne cinquième station du Calvaire monumental de Jolimont, transférée à Longtain probablement entre 1970 et 1972.
Cette histoire fait l’objet d’une enquête dédiée.
Le Calvaire venu de Jolimont
Comment ces quatre statues monumentales ont-elles quitté un sanctuaire disparu pour rejoindre Longtain ?

La campagne photographique de 1972
En 1972, l’Institut royal du Patrimoine artistique documente l’église de Longtain. Plusieurs photographies sont prises dans le cadre de cette campagne patrimoniale.
Ces vues constituent un jalon essentiel pour l’histoire matérielle de l’édifice. Elles permettent notamment de constater qu’à cette date le grand Calvaire provenant de Jolimont est déjà installé dans l’église et que la grotte latérale en ciment existe également.
L’intérieur visible aujourd’hui résulte donc d’une succession de strates : architecture de 1903, restaurations du XXe siècle, mobilier religieux ajouté ou déplacé, et réinstallation d’éléments provenant d’autres sanctuaires.
Une paroisse au cœur de la vie sociale
La fonction de Notre-Dame des Sept Douleurs ne se limite pas à la célébration du culte.
À la fin du XXe siècle, le secteur de Longtain constitue également un point d’ancrage pour plusieurs initiatives sociales du doyenné louviérois.
L’histoire de l’ASBL Utopie indique qu’un ancien vestiaire paroissial est réorganisé en 1987. En 1989 est créée une banque alimentaire et, la même année, L’Abri ouvre des lieux d’hébergement aux 10 et 14 rue Mathy, autour de l’église de Longtain. Quatre lits sont d’abord proposés à des personnes isolées et à des familles momentanément sans logement ; le dispositif se développera ensuite jusqu’à dix-sept places réparties entre deux implantations.
L’ensemble paroissial remplit ainsi une double fonction, religieuse et sociale, caractéristique de nombreuses paroisses ouvrières du bassin du Centre.
Une longue sortie du culte
Le recul de la pratique religieuse et la réorganisation des paroisses entraînent progressivement la fermeture de l’église.
Cette évolution ne se produit pas en une seule décision. Les documents du Conseil communal de La Louvière montrent que la procédure s’étend sur plusieurs années.
Dès les comptes 2015, l’administration évoque pour Notre-Dame des Sept Douleurs un « processus de désacralisation toujours en cours ».
En 2017 puis en 2018, le Conseil communal mentionne encore une « activité réduite » en raison de ce processus.
La fabrique d’église continue néanmoins d’exister juridiquement et de gérer le bâtiment pendant plusieurs années. Le CIPAR confirme par ailleurs que l’inventaire de son patrimoine mobilier religieux a été réalisé et validé.
La vente et la sauvegarde de la cloche
À la fin de 2023, la fermeture du dossier approche.
Le Conseil communal du 19 décembre 2023 constate officiellement que la Fabrique d’église Notre-Dame des VII Douleurs, propriétaire du bâtiment, est engagée dans le processus de mise en vente et se trouve « en voie d’extinction ».
L’annonce immobilière publiée à la même période décrit alors un bâtiment d’environ 323 m², comprenant une nef de quelque 195 m², un chœur ou espace d’autel d’environ 35 m², une sacristie, des réserves, une chaufferie, le clocher, un étage et un jardin. Le bien est présenté à partir de 120 000 euros. L’annonce précise que la cloche sera retirée.
En effet, la fabrique souhaite conserver la cloche, considérée comme présentant un intérêt patrimonial par l’Association campanaire de Wallonie.
Son démontage pose un problème inattendu : l’intérieur du clocher est fortement souillé par les pigeons. Une désinfection doit être organisée avant toute intervention. Un devis de 2 834,94 euros hors TVA est établi par Rentokil et la Ville accorde une intervention extraordinaire de 3 500 euros afin de permettre l’assainissement et la dépose de la cloche. Le démontage de la cloche nécessitera une découpe d’un mètre carré dans les trois planchers de la tour.

2024 : une nouvelle histoire
En 2024, le processus de vente et de désacralisation sont définitivement achevés.
Le changement de propriété ouvre une nouvelle étape : au lieu d’être démolie ou lourdement transformée en logements, l’ancienne église conserve l’essentiel de son volume intérieur et trouve une nouvelle fonction culturelle.
Le bâtiment prend progressivement le nom de « Temple ».
Il devient le principal lieu d’activité de l’ASBL culturelle Burbuja de Amor, consacrée notamment au tango argentin, aux cours, aux pratiques et aux milongas, tout en s’ouvrant à d’autres usages artistiques et culturels. L’adresse aujourd’hui utilisée est 16 rue Augustin Mathy, 7100 La Louvière.
Cette reconversion prolonge d’une manière inattendue la fonction collective du bâtiment. L’espace conçu en 1903 pour réunir les habitants de Longtain continue, plus de cent vingt ans plus tard, à accueillir une communauté, non plus autour du culte mais de la danse, de la musique et de la culture.
Notre-Dame des Sept Douleurs reste ainsi un témoin particulièrement lisible de l’histoire de La Louvière : croissance industrielle, création des quartiers ouvriers, catholicisme social, transformations des pratiques religieuses, puis réaffectation contemporaine du patrimoine.

Sources historiques et patrimoniales
- CIPAR, René Popeler, _Le patrimoine religieux sur le territoire de La Louvière – Les églises paroissiales_ : Présentation du livret et chronologie des églises louviéroises
- Unité pastorale de La Louvière, historique de Besonrieux et attribution à Hector Leborgne : Historique de l’église du Sacré-Cœur de Besonrieux
- Commission royale des Monuments et Sites, bulletin 1931 : Mention de la restauration de Longtain en 1931
- Archives de l’État, fonds Causard-Slégers : Inventaire du fonds, dossier 1143 « Longtain, 1905-1906 »
- Association campanaire de Wallonie : Inventaire des cloches — Longtain, 1906, 610 kg
- Ville de La Louvière, Conseil communal du 19 décembre 2023 : Vente de l’église et sauvegarde de la cloche
- Google Books/KBR, _Les sept douleurs de la Sainte Vierge : souvenir du calvaire de Jolimont_, 1899 : Ouvrage numérisé
- Geneanet, carte postale de la grotte-chapelle de Jolimont : La grotte servant de chapelle
- Groupe Jolimont, historique des Buissonnets : Transformation de l’ancien hospice et du site hospitalier
- HELORA, histoire de l’hôpital de Jolimont : De l’Institut Notre-Dame de la Compassion à l’hôpital
- Étude historique sur Crupet confirmant que la grotte de Jolimont servit de modèle en 1900 : Les Échos de Crupet — construction de la grotte Saint-Antoine
- Historique de la chapelle des Sept Douleurs de Binche, attestant le transfert d’une autre statue de la grotte de Jolimont : La chapelle Notre-Dame des Sept Douleurs de Battignies