Enquête patrimoniale

De Jolimont à Longtain

L’histoire retrouvée d’un Calvaire disparu et de sa cinquième station, aujourd’hui conservée au Temple.

avant 1899Le sanctuaire existe
1970–1972Transfert du groupe
4 figuresConservées à Longtain

— De Jolimont à Longtain : l’histoire retrouvée d’un Calvaire disparu

Une station de pèlerinage oubliée au cœur de La Louvière

Le grand Calvaire installé aujourd’hui dans le chœur de l’ancienne église Notre-Dame des Sept Douleurs de Longtain paraît, au premier regard, avoir toujours appartenu au bâtiment.

Il n’en est rien.

Les statues monumentales du Christ en croix, de la Vierge, de saint Jean et d’une femme agenouillée proviennent d’un autre sanctuaire, aujourd’hui disparu : le Calvaire de Jolimont, aménagé à la fin du XIXe siècle dans le domaine de l’Institut Notre-Dame de la Compassion sur le site de l’actuel hôpital de Jolimont.

Le transfert de cette œuvre à Longtain constitue un remarquable exemple de sauvegarde de patrimoine religieux lors des grandes transformations hospitalières des années 1970.

L’Institut Notre-Dame de la Compassion

L’histoire commence en 1881.

Cette année-là, l’abbé Félicien Bataille fonde à Jolimont, avec plusieurs religieuses issues des Chanoinesses de Saint-Augustin de l’Hôpital Notre-Dame à la Rose de Lessines, une institution destinée aux personnes âgées, aux malades et aux blessés de l’industrie.

Le groupe s’installe dans le château du Bouly.

Dès janvier 1882, devenu Institut Notre-Dame de la Compassion, le château accueille vieillards, malades et victimes des accidents industriels du bassin charbonnier. Trente-deux personnes y sont prises en charge dès la première année, au point que les dépendances et les écuries doivent rapidement être transformées pour augmenter la capacité d’accueil.

La communauté religieuse adopte dès 1885 la spiritualité des Servites de Marie, dont la dévotion à la Vierge des Douleurs constitue l’un des fondements. Cette orientation religieuse explique l’importance exceptionnelle prise à Jolimont par le culte de Notre-Dame de la Compassion et des Sept Douleurs.

L’Institut se développe rapidement selon un modèle pavillonnaire, combinant hospice, hôpital, communauté religieuse et œuvres spirituelles.

C’est dans ce contexte qu’est créé le Calvaire.

Institut Notre-Dame de la Compassion et grotte du Calvaire de Jolimont
L’Institut Notre-Dame de la Compassion et son sanctuaire de rocailles.

Un sanctuaire de rocailles

À la fin du XIXe siècle, le domaine de Jolimont comporte un ensemble religieux spectaculaire constitué de grottes artificielles, de rocailles, de statues grandeur nature et d’une chapelle aménagée dans la grotte.

Les cartes postales anciennes portent des légendes sans ambiguïté :

« Institut de Notre-Dame de la Compassion — la grotte servant de chapelle ».

Il ne s’agit donc pas simplement d’une imitation décorative de la grotte de Lourdes. L’ensemble est suffisamment vaste pour que l’on puisse y pénétrer, y installer un autel, des chaises et y célébrer le culte.

Le sanctuaire comprend plusieurs espaces et scènes sculptées. Des cartes postales mentionnent la chapelle, la « grotte du Cœur », la grotte de l’Agonie et surtout le Calvaire, dont les sept stations reproduisent les Sept Douleurs de la Vierge.

L’ensemble est déjà célèbre avant 1900.

En 1899, l’éditeur Decallonne-Liagre publie un petit ouvrage de 63 pages intitulé :

Les sept douleurs de la Sainte Vierge : souvenir du calvaire de Jolimont.

Le livre reprend les méditations de saint Alphonse de Liguori et inscrit explicitement le sanctuaire de Jolimont dans la dévotion aux Sept Douleurs.

Le Calvaire existait donc au plus tard à cette date.

Un modèle pour d’autres grottes religieuses

La renommée du sanctuaire dépasse la région.

Lorsque l’abbé Jules Gérard décide en 1900 de construire la célèbre grotte Saint-Antoine de Crupet, dans la province de Namur, il se rend avec Joseph Colot à Jolimont pour examiner la grotte, s’en inspirer et en prendre les mesures avant de commencer son chantier.

Le Calvaire de Jolimont était donc considéré, dès la fin du XIXe siècle, comme un exemple particulièrement abouti de ces architectures religieuses en rocaille qui se multiplient alors en Belgique.

Ces constructions mêlaient maçonnerie, ciment, pierres naturelles ou artificielles et statuaire moulée. Les personnages grandeur nature, généralement en plâtre ou matériau assimilé, étaient peints afin de produire une mise en scène très réaliste destinée aux pèlerins.

Vue colorisée du Calvaire de Jolimont et de sa chapelle en forme de crypte
Le Calvaire et la chapelle de Notre-Dame de la Compassion en forme de crypte.
Carte postale de la cinquième station du Calvaire de Jolimont
Cinquième station : « Jésus meurt sur la croix ». Le groupe sera transféré à Longtain.

Les Sept Douleurs mises en scène

Le principe du Calvaire de Jolimont diffère du chemin de croix traditionnel à quatorze stations.

Il suit les sept douleurs de Marie : la prophétie de Siméon, la fuite en Égypte, la perte de Jésus au Temple, la rencontre sur le chemin du Calvaire, Marie au pied de la Croix, la descente de Croix et la mise au tombeau.

Une série complète de cartes postales anciennes documente les première, deuxième, troisième, quatrième, cinquième, sixième et septième stations du sanctuaire.

La cinquième correspond naturellement à la Crucifixion.

La carte postale porte la légende :

« Calvaire de Jolimont — 5me Station — Jésus meurt sur la croix. »

On y voit le Christ crucifié au centre. À sa gauche se tient la Vierge ; à droite, saint Jean. Une quatrième figure est agenouillée au pied de la croix.

Ce groupe est celui qui se trouve aujourd’hui à Longtain.

Pèlerinage au Calvaire de Jolimont
Le pèlerinage rassemblait une foule considérable autour du sanctuaire.

Un pèlerinage important

Le Calvaire n’était pas un simple décor privé réservé aux religieuses et aux pensionnaires de l’Institut.

Il devient un véritable lieu de pèlerinage marial.

Les cartes postales montrent notamment le pèlerinage du troisième dimanche de septembre, en lien avec la fête de Notre-Dame des Douleurs.

Cette tradition a laissé une mémoire durable. En 2019 encore, la fête de Notre-Dame de la Compassion organisée à l’hôpital de Jolimont était présentée comme l’héritière d’un ancien pèlerinage qui avait autrefois fait venir « des cars entiers » de fidèles. La célébration comprenait toujours le chapelet des Sept Douleurs.

L’influence spirituelle du Calvaire s’étend donc sur plusieurs générations.

Du château à l’hôpital moderne

Au fil du XXe siècle, l’Institut Notre-Dame de la Compassion change profondément de nature.

L’établissement, conçu à l’origine comme hospice et hôpital pour une région industrielle, devient progressivement un centre hospitalier moderne. La communauté religieuse demeure présente mais l’activité médicale se professionnalise et se spécialise. L’œuvre hospitalière prend la forme d’une ASBL dès 1937.

La construction d’une nouvelle chapelle hospitalière traduit également cette évolution. Son autel est consacré le 13 mars 1955 par Mgr Himmer, évêque de Tournai. Les vitraux de cette nouvelle chapelle reprennent eux-mêmes le thème des Sept Douleurs de Marie, signe de la continuité spirituelle entre le vieux Calvaire et les nouveaux bâtiments.

À partir des années 1960 et surtout au début des années 1970, le domaine hospitalier connaît une transformation beaucoup plus radicale.

Les anciens pavillons, les fonctions d’hospice, les jardins et les espaces religieux extérieurs occupent un terrain devenu indispensable au développement d’un hôpital moderne : nouveaux bâtiments, accès, circulations et stationnement.

1970 : le tournant

L’histoire officielle du Groupe Jolimont fournit ici un élément capital.

En 1970, les Sœurs Servites de Marie décident de créer une nouvelle maison de repos destinée à remplacer simultanément l’Institut Sainte-Thérèse de Saint-Vaast et l’Hospice de Jolimont.

Le Groupe Jolimont précise aujourd’hui que cet ancien hospice « occupait une partie du parking actuel de l’hôpital ».

La première pierre de la future résidence des Buissonnets est posée en 1976 et l’établissement ouvre en août 1980.

La disparition du Calvaire intervient dans cette vaste reconfiguration du domaine ancien.

Le secteur où se trouvaient l’hospice, ses jardins et le sanctuaire est progressivement absorbé par les installations hospitalières et le stationnement.

La date exacte de destruction complète de la grotte et des rocailles n’est pas connue, mais le démontage du mobilier religieux est nécessairement antérieur ou contemporain de 1972.

Carte postale du chœur de l'église de Longtain en 1904
Le chœur de Longtain en 1904, avant l’arrivée du groupe provenant de Jolimont.
Calvaire installé dans le chœur de l'église de Longtain en 1972
Le Calvaire était déjà installé dans le chœur en 1972.

1972 : la preuve du transfert

Un document permet de fixer un terminus très précis.

Lors de la campagne photographique menée en 1972 dans l’église Notre-Dame des Sept Douleurs de Longtain, le grand groupe de la Crucifixion est déjà installé dans le chœur.

La comparaison avec la carte postale ancienne de la cinquième station de Jolimont est déterminante.

Les mêmes personnages sont présents dans les mêmes dispositions : le Christ, la Vierge à gauche, saint Jean à droite et la figure féminine agenouillée. Les attitudes générales, les proportions, les drapés et la composition correspondent.

Il ne s’agit pas seulement du même thème iconographique : le groupe de Longtain correspond à celui de la cinquième station du Calvaire de Jolimont.

Le transfert a donc eu lieu au plus tard en 1972, et très probablement pendant les premières opérations de restructuration du domaine de Jolimont, autour de 1970-1972.

Une dispersion organisée du mobilier

D’autres éléments provenant de la grotte de Jolimont ont également été sauvés.

À Binche, l’histoire de la chapelle Notre-Dame des Sept Douleurs de Battignies mentionne explicitement l’installation d’une Vierge provenant de la chapelle de la grotte de Jolimont. La statue représentait la Vierge montée sur un âne et dut être adaptée sur un socle après son transfert.

Ce cas est particulièrement révélateur.

Il montre que lors du démantèlement du sanctuaire, la statuaire n’a pas simplement été détruite. Plusieurs éléments ont été récupérés et redistribués vers d’autres lieux de culte de la région.

Le transfert de la cinquième station vers Longtain appartient donc à un mouvement plus large de sauvegarde et de dispersion du mobilier du Calvaire de Jolimont.

Pourquoi Longtain ?

Le choix de Longtain ne semble pas avoir été fortuit.

Le Calvaire de Jolimont avait été conçu à la fin du XIXe siècle autour de la dévotion aux Sept Douleurs de la Vierge, au cœur de l’Institut Notre-Dame de la Compassion et de la spiritualité des Servites de Marie. Quelques années plus tard, en 1903, une nouvelle église était édifiée à Longtain sous le même vocable de Notre-Dame des Sept Douleurs.

Aucun document retrouvé ne permet encore d’affirmer que la dédicace de l’église de Longtain fut directement décidée sous l’influence de Jolimont. Mais la proximité géographique, la chronologie et l’identité de la dévotion rendent cette filiation spirituelle très vraisemblable. Au tournant du XXe siècle, le Calvaire de Jolimont constituait déjà dans la région un foyer important du culte de Notre-Dame des Douleurs.

Lorsque le sanctuaire de Jolimont fut démantelé au début des années 1970, le transfert de sa cinquième station vers Longtain prenait dès lors tout son sens.

Cette station représente précisément la cinquième douleur de Marie : la Vierge au pied de la Croix lors de la mort du Christ. Elle quittait donc un sanctuaire consacré aux Sept Douleurs pour rejoindre une église portant exactement la même dédicace.

Le déplacement apparaît moins comme un simple sauvetage de statues disponibles que comme la transmission d’un élément majeur d’un sanctuaire disparu vers un lieu capable d’en préserver à la fois la matière et la signification.

Ancienne vue du sanctuaire et des rocailles du Calvaire de Jolimont
Le sanctuaire de Jolimont formait un vaste paysage religieux de rocailles.

De Jolimont à Longtain : le remontage du Calvaire

Les photographies anciennes permettent également de comprendre comment cette transplantation fut réalisée.

À Jolimont, la cinquième station était intégrée dans un vaste paysage artificiel de grottes et de rocailles. La scène faisait partie d’un parcours monumental dont chaque station possédait son propre environnement.

À Longtain, seuls les personnages essentiels ont été conservés : le Christ en croix, la Vierge, saint Jean et la figure féminine agenouillée au pied de la croix. Ils ont été installés dans une grande niche du chœur et replacés sur un décor de faux rochers beaucoup plus réduit.

La rocaille visible aujourd’hui appartient donc vraisemblablement au remontage effectué à Longtain. Les statues auraient été extraites de leur décor d’origine, transportées puis recomposées de manière à conserver l’aspect d’un Calvaire tout en l’adaptant à l’architecture de l’église.

La photographie de Longtain réalisée en 1972 montre déjà le groupe en place. Le transfert est donc intervenu au plus tard cette année-là, précisément au moment où l’ancien domaine de Jolimont entrait dans une profonde restructuration hospitalière et où le mobilier du Calvaire commençait à être dispersé.

Une autre statue provenant de la grotte de Jolimont fut d’ailleurs transférée à la chapelle Notre-Dame des Sept Douleurs de Battignies, à Binche. Le groupe de Longtain s’inscrit ainsi dans une opération plus large de sauvegarde de fragments du sanctuaire disparu.

La survivance d’un sanctuaire disparu

Du Calvaire monumental de Jolimont, il ne reste plus aujourd’hui ni le parcours de rocailles, ni la grotte-chapelle, ni les sept stations réunies sur leur site d’origine. Leur emplacement a été absorbé par les transformations de l’ancien Institut Notre-Dame de la Compassion et par le développement de l’actuel complexe hospitalier.

La cinquième station conservée à Longtain constitue dès lors beaucoup plus qu’un élément décoratif de l’église.

Elle est un fragment matériel du Calvaire de Jolimont, l’un des rares témoins encore identifiables d’un sanctuaire qui fut autrefois suffisamment célèbre pour attirer des pèlerinages et servir de modèle à d’autres grottes religieuses de Belgique.

Son histoire relie deux lieux qui partageaient déjà, avant même son transfert, une même dévotion : le Calvaire des Servites de Jolimont et l’église Notre-Dame des Sept Douleurs de Longtain.

Il y a là une forme de continuité singulière. Le sanctuaire de Jolimont a disparu, puis l’église de Longtain a elle-même cessé d’être un lieu de culte. Pourtant, la cinquième station a traversé ces deux transformations.

Créée pour mettre en scène la douleur de Marie devant la mort du Christ, déplacée vers une église consacrée à cette même dévotion, elle demeure aujourd’hui dans l’ancienne nef devenue lieu culturel.

Plus d’un siècle après sa création, le Calvaire de Jolimont ne subsiste donc plus à Jolimont : une partie essentielle de sa mémoire se trouve désormais à Longtain.

Sources historiques et patrimoniales

← Revenir à l’histoire du Temple